Il est loin le temps où les fourneaux de la biscuiterie Jeannette tournaient au ralenti. Ce lundi matin, c’est l’effervescence. L’odeur du beurre fondu s’empare peu à peu de toute la fabrique. Les petites mains s’agitent. A quelques semaines de Noël, soixante-dix milles madeleines doivent sortir de l’usine chaque jour. Alors, aux différents postes de production, pas le temps de discuter. « On nous a même demandé de faire des heures supplémentaires jusqu’à janvier, c’est bon signe », se réjouit Marie-Claire, chef de la fabrication et « Jeannette » depuis plus de quarante ans. Derrière son sourire satisfait et sa mine réjouit, elle sait que la route a été longue. Il y quatre ans, lorsque l’entreprise a été placée en liquidation judiciaire les Jeannettes avaient décidé de se battre pour sauver leur marque et leur travail. Pendant 344 jours, elles ont occupé leur usine le temps qu’un repreneur s’intéresse à leur histoire. A l’époque il était hors de question de voir Jeannette disparaitre. Plus qu’un simple emploi, ici, chacun à une histoire personnelle avec ces petites madeleines.

Un entrepreneur parisien, conquis par le projet, s’est lancé dans l’aventure. Avec l’aide d’une souscription populaire il a sauvé Jeannette. Quatre ans plus tard, le ciel s’éclaircit progressivement. L’activité a repris. Le four a redémarré. Dans l’usine, il plane une odeur de madeleine chaude bien sûr, mais aussi un parfum de renouveau. Exit les madeleines industrielles produites à la chaine pour la grande distribution, le nouveau propriétaire George Viana, décide de miser sur le très haut de game. Des madeleines de luxe pour se démarquer de la concurrence des grands groupes. « Au début je n’y ai pas cru. Mais force est de constater qu’il avait raison Monsieur Viana », commente Manuel, 49 ans dont vingt de madeleine chez Jeannette. « On travaille avec des produit de grande qualité. Il n’y a plus personne qui fait ça aujourd’hui », ajoute-t-il. Dans ses yeux vert, on perçoit la fierté qui est la sienne. Avec Régis, son compère, c’est eux qui veillent à la bonne cuisson des madeleines. Une ascension pour celui qui, avant la reprise, était chargé du nettoyage de nuit des locaux.

Pendant le cycle de cuisson, accroupis, sa charlotte vissée sur la tête, le grand Manuel ne lâche pas du regard les biscuits qui sortent du four. Un four acheté il y a moins d’un an. Il scrute chaque madeleine avec passion : son aspect, sa couleur, son odeur… Rien n’échappe à sa vigilance.

Quelques mètres derrière lui, son frère, André (« Dédé ») fait lui aussi parti de l’aventure Jeannette. De dix ans son ainé, il est responsable du pétrissage. Derrière son énorme robot, il ajoute minutieusement les différents ingrédients nécessaires à la fabrication des madeleines. De l’oeuf, de la farine, du sucre et beaucoup de beurre. « Mais du bon beurre de la région », s’amuse Dédé avec son accent normand. Ses gestes sont encore approximatif, la technique en rodage. Derrière sa blouse blanche, malgré ses quarante ans d’ancienneté, ce sexagénaire a tout un savoir faire à apprendre. « Ce que je fais aujourd’hui c’est complètement différent d’avant. J’ai l’impression de retourner aux bases. Je fais de l’artisanal là ». Aujourd’hui il se dit fier des madeleines qui sortent de l’usine. « On ne s’est pas battu pour rien ». Ce combat, s’il l’a mené il y a quatre ans, c’est pour préserver son emploi, mais aussi pour continuer à faire perdurer une histoire presque bicentenaire. « Je suis rentré ici quand j’avais 20 ans. Puis mon frère est arrivé. On a beaucoup de souvenirs ici »

Chez Jeannette, tout le monde à une petite histoire personnelle à raconter dans la grande histoire de l’entreprise. Au bout de la chaîne de production, Geneviève s’occupe du conditionnement. Elle veille à ce que chacune des madeleines soient bien étiquetées. Ça va très vite, mais elle a l’habitude. A 60 ans, elle s’amuse du record qu’elle détient : celui du nombre de licenciements ! « Trois ! », dit-elle le point levé. A chaque fois, elle est revenu chez Jeannette. « Je suis rentré ici pour la première fois à 17 ans », se remémore-t-elle. Au compteur, elle affiche plus de trente-cinq ans de fabrication de madeleines. « Jeannette c’est une histoire de famille. Ma mère y a travaillé, ma soeur et mes frères aussi ». Au début des années 1900, dans la région, Geneviève se souvient « c’était soit Jeannette soit Magimix. J’ai bien fait de choisir Jeannette. Aujourd’hui Magimix a fermé », rougit-elle. Les traits de son visage fatigué marquent les longues années de travail routinier et de lutte contre la précarité. Pourtant, elle continue avec le sourire de trier les madeleines qui jaillissent du four et de transmettre son travail aux nouvelles générations. Sara en fait parti. Elle est jeune, deux fois plus grande que la chétive Geneviève. Elle a 25 ans. C’est une « jeunette ». Le nom que donnent les historiques Jeannette aux nouvelles recrues. Arrivée il y a un an et demi, sans vraiment connaitre l’histoire de l’entreprise, elle a appris à aimer « cette vieille dame qui ne veut pas mourir ». Aux cotés de Geneviève, elle dit sa fierté de travailler dans une entreprise « qui s’est battue pour son histoire ». La transmission c’est aussi ça, l’histoire de Jeannette.

Dans son laboratoire, Marie-Claire, 60 ans, se souvient quand à elle d’avoir accueilli Solène en 2015 au moment de la reprise. Quand elle est arrivée il y a trois ans, elle n’était alors que simple apprentie, depuis elle est devenue responsable de la production. « Je lui ai tout appris. Je la considère comme ma fille et elle, elle m’appelle ‘maman’ », sourit la plus ancienne des Jeannettes en levant ses petites lunettes blanches sur son front. Mais la transmission fonctionne dans les deux sens. « Elle m’a appris à me servir d’un ordinateur, d’un tableur Excel pour les proportions. Et puis la physique chimie aussi pour les recettes. On s’entend super bien ». Depuis la reprise, Marie-Claire a acquis un rôle nouveau : celui d’imaginer des nouvelles recettes. Une fois par mois, avec la complicité de Solène, elles se retrouvent pour élaborer les madeleines de demain. Marie-Claire montre du doigt les innombrables cartons de prototypes. Citron, pistache, vanille, amande, fraise, framboise, mandarine… Il y en a pour tout les goûts. Elle raconte avec excitation la fois où George Vianna, son patron, lui a demandé d’imaginer en 48h une « Jeannette des rois » à l’occasion de l’épiphanie. « C’était la course ! Mais on a réussi à le faire en 24h. On a adoré faire ça. On prépare déjà celles de l’année prochaine ».

En trois ans, l’entreprise a repris des couleurs. De trois salariés sauvés en 2015, Jeannette travaille aujourd’hui avec trente-cinq personnes, dont dix Jeannettes historiques. L’entreprise affiche une hausse de son chiffre d’affaire de 25% en un an. Mais ce n’est pas encore suffisant. « On est pas à l’équilibre. On doit encore travailler dur pendant au moins un an », prévient George Vianna. « C’est notre seul objectif à court terme ». Mais pas de doute que l’entreprise réussira ce nouveau défi. Chacun ici peut se référer à leur combat commun pour puiser les dernières forces nécessaires. Parce que leur entreprise, c’est un petit peu leur madeleine de Proust à eux.

 

Article réalisé dans le cadre de la formation au Centre de Formation du Journaliste (CFJ)

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