L’immigration est un sujet d’actualité relancé par les malheureux naufrages en Méditerranée de ces dernières semaines. Pourquoi viennent-ils ? Quel est le véritable rôle de l’Europe dans ces tragédies ? Le Plus TV s’est posé ces questions ainsi que bien d’autres. Il en ressort une enquête complète que nous vous proposons en cinq volets. Tout d’abord, le premier consacré aux raisons qui poussent les migrants à tenter l’aventure.

Nous les retrouvons, presque six mois après notre première rencontre à propos du Burkina Faso. Djibril et Moussa (prénoms modifiés) viennent respectivement de Côte d’Ivoire et du Congo-Brazzaville. En France depuis moins d’une décennie, ils restent accrochés à leurs racines et continuent de suivre au plus près l’actualité de leur continent natal. Portant un regard différent et une vision du monde que certains pourront qualifier de neutre, d’autres de délirante, ils portent des analyses sur le monde qui les entoure propres à eux mais qui se trouvent fort passionnantes. Ce soir de fin avril, la nuit est tombée depuis longtemps quand la conversation commence. Tous deux souhaitent être interrogés séparément, ce que nous effectuons. C’est Moussa qui nous répond en premier. Djibril suivra dans la foulée. Leurs deux interventions se ressemblent, bien qu’ils disent chacun ce qu’ils pensent. Preuve que l’opinion française sur le monde n’est peut-être pas la meilleure. Et que dans le pays du « Je suis Charlie » ou des droits de l’Homme, la pensée est peut-être faussée par un passé toujours présent. C’est ce que nous allons vous démontrer dans cette série d’enquêtes dont Moussa et Djibril seront notre fil rouge.

L’Afrique, ce continent aux clichés

L’immigration est dénotée par certains comme un problème récurrent, d’autres comme une chance et une richesse. Tandis que certains partis d’extrême-droite dans toute l’Europe cherchent à limiter, à contrôler l’immigration tout en essayant de ne pas franchir la ligne du racisme quand ils parlent des immigrés de leur pays ; d’autres implorent à l’Europe de faciliter cette immigration en mettant en avant l’argument humanitaire. Vous l’avez compris avant même d’avoir commencé à lire cet article : l’immigration est un sujet d’actualité. Durant toute cette enquête, nous nous concentrerons volontairement sur l’immigration africaine vers l’Europe, par la Méditerranée ou par les îles Canaries et Madère. Bien sûr, certains de ces propos vaudront également pour d’autres parties du monde. Mais nous centrer sur cette région nous permet de mettre en avant les griffes de l’Europe sur ce continent qu’elle a longtemps colonisé après s’en être servi dans le cadre du commerce triangulaire et de l’esclavage. L’Afrique, ce continent riche par son histoire encore bien peu révélée et par ses coutumes ancestrales ainsi que par ses mœurs. L’Afrique, ce continent si souvent associé à la pauvreté et aux guerres. L’Afrique, ce continent qui petit à petit est appelé « continent du futur ». Car l’Afrique comptera en 2050 deux milliards d’habitants. Car une fois qu’elle aura achevé sa transition démographique, l’Afrique grandira d’une façon impressionnante. Car l’Afrique est un continent dont finalement, on ne sait que très peu de choses.

Lagos ou Kinshasa sont bien plus grands que Paris

Demandez à un badaud dans la rue les deux-trois images qui lui viennent à l’esprit quand on lui parle de l’Afrique. En premier lieu, il devrait vous parler des cases dans les campagnes avec une mère qui porte son enfant dans son dos. Il imagine les maisons en terre, les toits en paille et le minimum vestimentaire.

Le Boulevard De Gaulle à Abidjan. - @Wikimedia Commons

Le Boulevard De Gaulle à Abidjan. – @Wikimedia Commons

Dans la plupart des cas, il n’évoque pas les grandes villes que sont Kinshasa (République Démocratique du Congo), Lagos (Nigéria) ou Abidjan (Côte d’Ivoire). Pourtant, ces villes sont toutes largement plus grandes que Paris et sa périphérie. En second lieu, il vous parlera des animaux sauvages qu’il a vus dans des documentaires et dont il imagine que chaque Africain est familier. Or, allez demander à un Malien s’il a déjà vu un gorille, à un Égyptien s’il a croisé un lion ou à un Congolais s’il a rencontré une girafe et il se moquera de vous. Seul un petit nombre de privilégiés peuvent observer ces animaux au quotidien. La majorité des Africains ne les croisent pas. Troisième cliché, il vous parlera de routes en terre. Or, allez quelques instants à Abidjan ou à Tunis et vous verrez qu’il n’y a pas que des routes en terre battue. Les clichés sur l’Afrique sont nombreux et la plupart sont faux. Outre le fait qu’une certaine partie de la population parle de l’Afrique comme un seul et unique pays, la plupart des personnes que vous interrogerez ne vous citeront pas le Maghreb quand il s’agit de mentionner des pays africains. Djibril nous parle facilement des questions surprenantes qu’on lui a posées. Un jour, on lui a demandé si en Afrique, on avait des voitures. Un autre jour, on lui a carrément posé la question de la présence ou non de maisons en Afrique ! Quand on pense Afrique, on ne pense pas aéroports, lignes de train, grandes agglomérations. Pourtant, c’est à quoi on assimile l’Europe. Et pourtant, cela existe aussi en Afrique ! Combattre ces préjugés est déjà un premier pas pour accepter l’immigration.

Combattre ces clichés, c’est justement une des priorités de l’ONG norvégienne SAIH. Agissant en Zambie, au Zimbabwe et en Afrique du Sud, cette association caritative se moque des préjugés et les met en vidéos dans ses campagnes de publicité. Elle s’explique : « Nous aimons les campagnes humanitaires. Souvent, elles sont suivies d’effets. Mais en elles-mêmes, ces levées de fonds ne sont pas suffisantes et ont rarement d’impact à long-terme. Elles vous donnent l’impression que quelques centimes sont suffisants. Cela simplifie les enjeux de la pauvreté ». Avec humour, l’association tente de faire changer les mentalités sur ce continent. Ainsi, dans une vidéo publiée en novembre 2013, elle met en avant Michael, un jeune enfant qui a pour objectif de participer à une campagne de sensibilisation sur les malheurs de l’Afrique. Mais, trop franc peut-être, celui-ci n’arrive pas à le remplir. S’enchaînent alors des scènes cocasses. Cette vidéo se conclut par un message fort : « Les stéréotypes nuisent à la dignité. Défiez vos perceptions ».

L’immigration, une richesse avant tout

Avant de parler des raisons en elles-mêmes qui poussent une partie des Africains à partir vers le continent européen, rappelons rapidement le passé de l’Europe. L’Europe est surnommée Le Vieux Continent bien qu’en réalité, sur un plan purement scientifique et historique, le vieux continent devrait être l’Afrique. Bref, passons. Le Vieux Contient donc, est vieux par son histoire. Il suffit de regarder en France le Nord-Pas-de-Calais et la Provence-Alpes-Côtes-d’Azur, de comparer l’Alsace et le Pays Basque ou la Bretagne et la Catalogne pour se rendre compte de la diversité des cultures, des traditions et des modes de vie. Et pourtant, tout ceci ne forme qu’un seul pays. En Europe, on hésite à parler de peuple mais l’origine du peuple normand n’est sûrement pas le même que celui qui est savoyard. La France – un exemple parmi tant d’autres – est un pays qui s’est construit au fil des siècles par l’immigration. Il n’y a qu’à regarder le nom du pays (qui fait référence au peuple des Francs) ou celui de sa capitale (les Parisis habitaient la région parisienne) pour se rendre compte de l’imprécision de l’expression « Français de souche ». En effet, cette formule désuète est quasiment impossible à démontrer. Il n’y a qu’à regarder sur le plan de l’histoire Adolf Hitler qui n’a jamais pu prouver ‘l’aryanité’ d’un de ses grands-pères. Aujourd’hui, le Premier Ministre est né en Espagne et le président du principal parti d’opposition et ex-président a des origines hongroises. Ces deux parcours sont le symbole d’une immigration réussie qui a apporté à un pays.

Les navettes servant à la migration de RDC vers le Congo-Brazzaville. - ©AFP/Patrick Fort

Les navettes servant à la migration de RDC vers le Congo-Brazzaville. – ©AFP/Patrick Fort

Outre l’immigration européenne, la France doit aussi assumer son passé de pays d’accueil pour l’immigration africaine. Rien qu’après les deux guerres mondiales, la France elle-même a invité les habitants des pays qu’elle colonisait alors à venir sur son territoire. Autre pan de l’histoire, c’est bien l’immigration qui a permis à la France de remporter ces deux guerres mondiales. On pense aux tirailleurs africains lors de la première mais également aux engagés volontaires dans les garnisons étrangères lors de la seconde. Thomas Sankara, lors de sa courte présidence à la tête du Burkina Faso s’exclamera alors en allant jusqu’à dire que c’est l’Afrique qui a sauvé l’Europe. Aujourd’hui encore, la plupart des sportifs français qui brillent sont issus de l’immigration. Celui qui a marqué deux buts en finale de la Coupe du Monde de football 1998 ? Un Français, Zinedine Zidane. Qui a inscrit un essai en seconde période de la finale de la Coupe du Monde de rugby 2011 ? Un Français, Thierry Dusautoir. Le vainqueur de Roland-Garros en 1983 ? Un Français, Yannick Noah et la vainqueur du tournoi parisien en 2000 ? Une Française, Mary Pierce. Le dernier vainqueur du Challenge SNCF Réseau en escrime le week-end dernier ? Un Français, Alexandre Blaszyck. On aurait encore pu vous citer Teddy Tamgho ; Jason Lamy-Chappuis ; Tony Parker ; Earvin N’Gapeth ; Nikola Karabatic… Et la liste est encore longue… Preuve que l’immigration n’a pas que du mauvais et que la France comme l’Europe est faite d’immigration.

« Qu’est-ce que vous qualifiez de migrant ? Il y a des migrants français en Australie ! » Djibril

Toujours est-il que cela n’explique pas pourquoi une partie des Africains est tentée par l’exode vers l’Europe, avec les risques que cela comporte et dont nous parlerons dans les prochains volets. Tout d’abord, Djibril amorce le sujet. « Qu’est-ce que vous qualifiez de migrant ? » nous questionne-t-il. Après un temps de latence et devant notre volonté de le laisser continuer, il enchaîne. « Un migrant, c’est celui qui quitte sa nation pour une autre » donne-t-il comme définition avant de prendre un exemple : « Il y a des migrants français en Australie ». Sur le coup, nous ne pouvons lui donner tort. Il achève sa démonstration sur une phrase forte : « Il ne faut pas associer ça à l’Afrique ». En effet, pourquoi parler de migrants pour des Africains qui souhaitent aller en Europe et pas l’inverse ? Moussa rejoint Djibril sur ce point et précise qu’« il y a même des migrants à l’échelle d’un pays ». Mais notre sujet s’axe sur les migrants africains qui partent d’Afrique vers l’Europe. Bien que les causes soient « multiples » pour Moussa, nous allons nous concentrer sur les deux principales. Tout d’abord, celle dite économique, la plus courante et celle contre laquelle luttent les partis d’extrême-droite européens. Moussa l’explique en une phrase : « Quand on est pauvre, on cherche ailleurs ». Il explique par ailleurs que cela existe aussi entre les pays d’Afrique. Ainsi, beaucoup de Congolais de RDC franchissent le fleuve Congo pour se retrouver au Congo-Brazzaville. De la même façon, beaucoup de Burkinabés se retrouvent en Côte d’Ivoire.

Les dictateurs n’arrangent pas les choses

Mais l’autre cause est politique. C’est sur celle-ci que s’appuient Djibril et Moussa. Cette cause, bien qu’on en parle moins, est bien plus importante qu’on ne le croit. Ainsi, Moussa nous présente l’exemple d’un pays africain type où, selon ses dires, « le travail est donné en fonction du groupe ethnique ». Si l’on ne fait pas partie d’un bon groupe ethnique, il est plus intelligent selon Moussa de quitter le pays pour avoir de l’emploi plutôt que de s’embarquer dans cinq ou dix ans d’études supplémentaires pour finir au chômage. D’ailleurs, pour les deux hommes, le problème n’est pas la pauvreté. Djibril indique qu’« il y a des raisons politiques dont on ne parle pas ». Selon lui, « en temps normal, il n’y a rien qui peut pousser une personne à quitter son pays ».

Des réfugiés éthiopiens - ©Tous Droits Réservés

Des réfugiés éthiopiens – ©Tous Droits Réservés

Il rejoint Moussa sur les études en signalant que « pour étudier, il faut être dans un environnement sain. Mais quand les études sont entrecoupées par des guerres, des grèves, que l’on a des années blanches… ». Comprenez que cela devient alors compliqué d’être dans des conditions optimales. Ces guerres, ces grèves sont provoquées par la dictature et les atrocités de ses chefs d’États comme en Érythrée, en RDC, au Mali, en Centrafrique. Moussa nous apprend que l’important est de « sauver sa peau ». Mais alors, pourquoi l’Europe ? « Car on retrouve ça [la dictature] dans chaque pays. La seule zone où les droits sont respectés, c’est en Europe ». De son côté, le chanteur de reggae ivoirien Tiken Jah Fakoly était du même avis que Moussa sur France Inter le 1er mai dernier : « La faute de cette immigration et de ces morts ? Je pense que c’est avant tout la faute des dirigeants africains. La situation fait que les gens veulent partir ».

« Le travail est donné en fonction du groupe ethnique » Moussa

Moussa justement applique ensuite le problème africain à l’Europe. Imaginons qu’aujourd’hui, François Hollande soit Breton. Un problème important intervient entre les Bretons et les Normands. Pour protéger ce qui s’appellerait alors une ethnie en Afrique, Hollande veut massacrer les Normands. Des passeurs monnaient le voyage en Angleterre voisine. Pour éviter le pire, les Normands seraient prêts à rentrer, même en surnombre dans ces bateaux. Ils ne se poseraient pas la question. « Je préfère mourir dans l’eau que dans mon pays, c’est moins atroce » : cette doctrine est souvent celle de ceux qui tentent de passer par la mer. Car en Afrique, on ne rigole pas quand il s’agit de guerre civile. Si l’on se trouve dans la mauvaise ethnie, dans le mauvais pays, au mauvais moment, l’on peut vivre l’enfer. On pense aux massacres lors du génocide rwandais où les miliciens n’hésitaient pas à entrer dans des maisons, violer les femmes et tuer tout le monde sauf une personne, qui serait là pour témoigner de l’atrocité et propager la peur. Moussa pense lui à des actes tout aussi réels, il parle de bras arrachés, l’un puis l’autre pendant que la personne massacrée est encore en train de souffrir. Dans un reportage diffusé le 23 avril dans le cadre d’Envoyé Spécial sur France 2,  Ibrahim, un immigré sénégalais poussait un cri du coeur : « Il y a des gens qui sont obligés de quitter leur pays car il y a la guerre. À eux, on a pas le droit de fermer les frontières ». Enfin pour conclure sur les raisons de cette immigration, elles peuvent aussi être tout autres. De cette façon, Djibril nous rappelle qu’« il y a des immigrés fiscaux d’Afrique vers l’Europe mais on n’en parle pas. Pourquoi ? Ce sont aussi des immigrés ! » Aussi grandes soient les raisons du départ, à un moment débute la traversée vers les lieux d’embarquement. Et là aussi, les choses sont loin d’être simples.

Le deuxième volet de notre enquête consacré à la traversée du pays de départ au port d’embarquement à retrouver jeudi sur Le Plus TV.

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