Cher Patrice,

Je ne sais pas si de là-haut, tu me lis mais saches que si c’est le cas, j’espère que tu apprécieras cette lettre ouverte de ma part. J’aurais aimé n’avoir à te l’adresser que plus tard, que dans quelques mois, dans quelques années voire quelques décennies. Mais voilà, j’ai appris ton décès aujourd’hui sur les coups de 16 heures. J’étais devant ma télé, je regardais le final d’un très bon Paris-Roubaix quand ton collègue Thierry Adam a annoncé la terrible nouvelle. Lui-même, bien que le spectacle sous ses yeux fût palpitant, dût prendre quelques instants avant de se replonger dans la course. Pour ma part, elle s’est arrêtée là. La victoire méritée de John Degenkolb passait au second plan. Je ne voyais plus que toi.

Je n’écris pas avec une rage contre la vie ou la mort. Je ne tape pas sur mon clavier pour venger ta mort. Je n’enchaîne pas ces mots pour exprimer une tristesse ou une quelconque déception de ne pas t’avoir connu plus longtemps. J’écris en quelque sorte pour te remercier. Pour te remercier de ces bons moments que j’ai passés avec toi. Ce sont tes commentaires qui m’ont incité à m’inscrire à l’âge de 9 ans dans un club de tennis. Je ne l’ai plus quitté depuis. Tu as su rendre passionnant ce sport aux règles complexes. Tu as su rendre compte au plus grand nombre, qui ne regardait le tennis que quand il était en clair, c’est-a-dire durant la Coupe Davis ou Roland Garros, des évolutions du tennis mondial.

Sans jamais te mettre en avant, tu as détaillé le jeu de chacun des joueurs et des joueuses que tu commentais, sans jamais rester sur tes acquis et en restant ouvert. Tu voulais partager au maximum ton expérience alors tu n’arrêtais jamais. On te retrouvait à chaque diffusion de petite balle jaune sur France Télévisions que ce soit durant Roland-Garros, la Coupe Davis mais aussi la Fed Cup ou le tournoi de Monte Carlo ; sur RMC dans le Moscato Show ou Les Grandes Gueules du Sport ; sur BFM TV lors des grands événements et même sur W9 pour deux-trois piges par an durant Paris-Bercy ou les grands Masters. Tu étais auparavant passé par Antenne 2, La Cinq ou Europe 1. Tu auras d’ailleurs été le premier joueur de tennis français à devenir consultant.

Car oui, tu auras été joueur de tennis. Et pas n’importe qui. Numéro 1 français à deux reprises en 1976 et en 1978, ton coup droit de gaucher aura été ta marque de fabrique. Tu auras procuré aux fans de tennis de belles émotions comme ces doubles avec ton compère François Jauffret. Avec lui, tu auras emmené la France en finale de zone Europe A en Coupe Davis et surtout, tu auras remporté pas moins de sept tournois dont l’Open de Madrid, un tournoi réputé où McEnroe ou Nastase inscriront leur nom au palmarès en double également ou encore l’Open de Paris, du même calibre que celui de Madrid. En simple, il t’aura manqué un petit truc. La 36ème place comme meilleur classement, quatre finales perdues et un match perdu en cinq sets, chez toi à Roland-Garros, pour terminer.

Cependant, le surnom que t’a donné Tennis de France 1967, « Monsieur 100 000 Volts » est resté et il te correspond si bien. Depuis ta retraite, tu n’as jamais arrêté. Outre tes talents de consultant, tu auras entraîné un certain Henri Leconte et tu l’auras emmené en finale de Roland Garros. Tu auras également coaché avec brio Fabrice Santoro. Et puis, tu auras été DTN de 1994 à 1996 et de 2005 à 2009. Tu as toujours gardé de bons rapports avec ton successeur, Arnaud Di Pascuale. Plutôt que de lui donner des conseils dont tu ne te sentais pas légitime, tu as préféré parler de jeu et de tennis avec lui. Tu as également dirigé les tournois de Montpellier, Anvers, Metz, Toulouse, Montpellier ou Monte-Carlo jusqu’à ton dernier souffle. Né à Alger, tu as fait partie de ces pieds noirs devenus Français métropolitains. Tu as été un exemple d’intégration dans ce que tu as toujours considéré comme ton pays.

J’ai grandi comme beaucoup d’autres avec tes commentaires, avec ta voix, ta passion. Lorsqu’en 2013, trente ans après, tu nous as fait revivre dans les conditions du direct la finale de Yannick Noah face à Mats Wilander, j’ai vibré comme si je ne connaissais pas le résultat. Avec toi, j’étais en sécurité, j’avais l’impression que rien ne pouvait m’arriver, perturber ma passion pour ce sport qui est mon préféré. Avec toi, le tennis était synonyme de bonheur et les grandes déceptions quand mes champions perdaient étaient atténuées par ton analyse de cette défaite. En pointant ce qui n’allait pas, tu me donnais l’espoir d’une meilleure performance dans le futur. Avec toi, j’ai vécu de si beaux moments que je ne pourrai les oublier. Tu as fini par devenir mon modèle à force de précision, de passion, d’ardeur, de ferveur, d’amour et de démonstration de ta connaissance sur ce sport qui était celui de ta vie. Jamais je ne regrettais d’avoir regardé ou écouté une de tes interventions, jamais je ne loupais tes apparitions. Désormais, je devrais m’y habituer. Moi qui veux devenir journaliste comme toi, tu resteras ma référence, ne t’inquiète pas.

C’est un foutu cancer dont tu n’as jamais voulu parler qui t’a achevé. Quand d’autres ont écrit un livre ou se sont fait inviter sur des plateaux pour témoigner, tu as préféré rester en retrait et continuer à vivre ta vie comme elle était. En novembre dernier, durant le Masters de Paris-Bercy, tu t’étais montré chauve. La toile s’était inquiétée. Puis tu étais revenu pour la Coupe Davis avec tes cheveux. Elle s’était rassurée. Le monde du tennis, ces millions de Français qui t’ont au moins une fois écouté, tous ces passionnés que tu laisses orphelins, ces personnes qui ont grandi avec ta voix, ces anonymes qui expriment leur tristesse, ces collègues que tu as encouragés, ta femme Cendrine et tes enfants Léo et Léa sont aujourd’hui en deuil. J’en fais partie.

Ce matin, quand je regardais le marathon de Paris, un long plan aérien s’est attardé sur Roland Garros. J’ai fait une pause de la course de quelques instants dans ma tête et je me suis imaginé toi, avec François Brabant ou Lionel Chamoulaud en train de commenter le Grand Chelem en juin prochain. Je me suis imaginé t’enthousiasmer devant les performances de ces joueurs, d’expliquer au grand public ce qui fait la différence entre les deux joueurs sur le court. D’être toi-même, en fait. Mais ça restera un rêve. Cette foutue maladie en a décidé autrement.

Merci pour tout, Patrice.

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